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« Nul n'est prophète en son pays »

Si l'initiative d’un film documentaire à l’occasion du centenaire de Hans Erni vient de la Suisse Romande, c'est que l'artiste lucernois ne fait toujours pas l’unanimité en terre helvétique, j’ai pu le sentir dès la préparation du film. Pour quelle raison le plus célèbre peintre suisse vivant se retrouve-t-il dans une situation aussi paradoxale ? Il est connu mais pas reconnu. Il est aimé par le public et ignoré par les milieux culturels et artistiques. C’est en m’interrogeant sur ces contradictions que j’ai rencontré un homme sincère et touchant qui ne s’est jamais laissé décontenancer par la critique.

Itinéraire d’un film

Nous avons commencé à préparer ce film avec Jean-Philippe Rapp il y a plusieurs années. De rencontres répétées en recherches fouillées des archives, j’ai découvert chez Hans Erni un homme complexe, aux multiples facettes, riche d’une vie qui a traversé un siècle d’histoire. Et pas n’importe quel siècle. Car en 100 ans, même si ce n’est pas forcément pour le mieux, l’humanité a avancé à pas de géant. Ce qui m’a le plus fasciné en rencontrant Erni, c’est qu’il n’est pas de ces hommes qui subissent, mais certainement de ceux qui sont acteurs de leur vie. A ce titre, il est un témoin privilégié de notre héritage national. Et puis, il y a le Erni critiqué pour ses prises de positions politiques et artistiques. Et finalement il y a le Erni d’aujourd’hui qui, malgré son grand âge, s’exprime aussi bien dans son art que par la parole avec humanité et profondeur. Un artiste qui maintenant voue sa vie à des grandes causes humanistes. Hans Erni est toujours cette personne très émouvante, attachante, suscitant et vivant des émotions fortes. Son enthousiasme, sa faim de vivre et de découvertes, ses révoltes font vibrer ses interlocuteurs.

Hans Erni, critiqué

Hans Erni a aujourd’hui 100 ans. Au centre de polémiques à une certaine époque, critiqué sur son art, trop graphique pour certains, trop engagé pour d’autres, il a continué de vivre et de créer. Il avait un message, une utopie, celle d’un monde meilleur. Comme tout être humain, il a zigzagué dans la vie, passant d’un courant artistique à un autre. Néanmoins, il a très tôt mis son art au service de messages qu’il considérait comme essentiels. Même si certains diront qu’il a travesti son art alors que d’autres diront le contraire, il reste que maints critiques d’art ont du mal aujourd’hui à juger son œuvre qui pourtant a rencontré une grande popularité. Il semble qu’il soit à la fois connu et non reconnu, aimé et mal-aimé, compris et incompris. Bien que la première partie de sa vie il l’ait consacrée à des recherches plus formelles, il trouve après la seconde guerre mondiale une orientation sur des thèmes plus humanistes qu’il cherche à visualiser en un langage symbolique.

Moderne à 100 ans

Le fait que le langage imagé et symbolique d’Hans Erni constitue une utopie qui lui est propre, marquée par ses idéaux humanistes, représente de nos jours, sous l’irrévocable fin de toutes les utopies, un élément apparemment démodé. Apparemment… Mais n’a-t-il pas tout simplement été un avant-gardiste et c’est l’histoire aujourd’hui qui lui donne raison. Car si à ses débuts il était plus préoccupé par l’organisation politique de la société, il s’est très tôt soucié, depuis les années 50, de l’écologie et la paix, des idées que l’on retrouve aujourd’hui au cœur des médias et des préoccupations des nouvelles générations. Je pense qu’aujourd’hui comme jamais, l’œuvre d’Hans Erni prend tout son sens.

100 ans d’humanisme

La production d’Erni est impressionnante. Aborder tous les aspects de son œuvre aurait été impossible. J’ai donc privilégié les moments forts qui sont révélateurs de l'histoire du siècle qu'il a traversé. Sans être complaisant, le film veut lever le voile sur un malentendu historique et faire tomber les aprioris. Mais surtout, il révèle l’homme qui se cache derrière l’œuvre et ses engagements en faveur de la paix. Avec ses contradictions certes, il est un homme après tout. Mais sa démarche reste d’une bouleversante sincérité : chercher à tout prix à comprendre les forces qui régissent le monde pour les mettre au profit de l’humanité.

Il crée toujours !

Aujourd’hui, Hans Erni continue de créer, chaque jour. Et le film est emprunt de ces moments de création, dans l’intimité de son atelier. Car si l’artiste est souvent porté sur le devant de la scène, l’homme aime se retrouver seul, face à sa toile. Les mains agiles du maître s’animent et c’est la magie qui s’opère sous nos yeux. Il a même accepté récemment de concevoir une fresque pour l’entrée de l’ONU sur la Place de Nations à Genève. Si, à 100 ans, il est encore mû par cette énergie créatrice puissante, c’est que Hans Erni est un amoureux fou de la vie et gardera jusqu’à son dernier souffle une totale foi en l’Homme.

Rapahël Blanc

 
   
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